Sur une fiche de jeu d’échecs, le nom du bois tient souvent en un mot : « palissandre », « ébène », « buis ». Derrière ce mot se cachent pourtant des espèces très différentes, qui ne pèsent pas le même poids dans la main, ne réagissent pas de la même façon à l’air sec d’un appartement chauffé et ne garderont pas la même couleur dans dix ans.
Voici, essence par essence, les bois que l’on rencontre sur les pièces et les plateaux. Les chiffres viennent de bases de référence en technologie du bois ; ils varient d’un échantillon à l’autre et se lisent comme des ordres de grandeur.
Deux chiffres pour comparer les bois
La densité s’exprime en kilogrammes par mètre cube, mesurée sur bois sec. Elle se sent en main : à taille égale, une pièce en buis pèse nettement plus qu’une pièce en sheesham.
La dureté Janka mesure la force nécessaire pour enfoncer une petite bille d’acier dans le bois. Exprimée en newtons ou en livres-force (lbf), elle indique la résistance aux marques et la finesse des détails qu’un sculpteur peut obtenir, sur la crinière d’un cavalier par exemple.
La stabilité face à l’humidité et la régularité du grain comptent autant, sans se résumer à un chiffre.
Les bois des pièces
Le buis, bois de référence des pièces claires
Le buis européen (Buxus sempervirens) est le bois classique des pièces blanches. Il pousse en Europe, en Afrique du Nord et en Asie de l’Ouest, très lentement : les troncs restent de petit diamètre, ce qui le cantonne aux petits objets tournés ou sculptés, comme les pièces d’échecs, les règles graduées ou certains instruments à vent.
Ses qualités expliquent cette fidélité. Son grain est extrêmement fin et régulier, sans veinage marqué, et il se tourne et se sculpte avec une grande netteté. C’est aussi l’un des bois les plus lourds et les plus durs que l’on trouve en Europe : environ 965 kg/m³ et 13 000 N de dureté Janka (près de 2 900 lbf), soit le double de l’érable. Sa couleur va du crème clair au jaune pâle et fonce légèrement à la lumière, vers un ton plus chaud, presque miel.
Une précision utile : le « buis » des jeux fabriqués en Inde n’est pas toujours du Buxus. Les fabricants emploient aussi un bois clair d’Amérique tropicale (Gossypiospermum praecox, parfois appelé buis des Antilles ou chidar), aux propriétés voisines.
Le buis ébénisé
Le buis a une autre qualité : il absorbe très bien les teintures. Le buis ébénisé est tout simplement du buis teint en noir pour imiter l’ébène. Il garde le grain, le poids et la tenue de sculpture du buis, et coûte beaucoup moins cher que l’ébène véritable.
La différence se voit à l’usure : l’ébène est noire dans toute sa masse, tandis que le buis ébénisé peut révéler son bois clair si un choc ou une éraflure profonde entame la teinte. Plusieurs vendeurs lui prêtent aussi une meilleure tenue aux variations d’humidité que l’ébène. C’est une tendance plutôt qu’une règle. Seule exigence : qu’il soit vendu sous son nom, et non comme de l’« ébène ».
L’ébène
Le mot « ébène » désigne plusieurs espèces du genre Diospyros : l’ébène du Gabon (D. crassiflora), d’Afrique centrale, celle de Ceylan (D. ebenum), ou encore des ébènes indiennes comme D. melanoxylon, fréquente dans les jeux fabriqués en Inde.
L’ébène du Gabon sert de référence : un noir de jais presque sans grain visible, une densité d’environ 955 kg/m³ et une dureté Janka de 13 700 N (3 080 lbf), parmi les plus élevées des bois courants. Elle se polit jusqu’à un éclat profond.
Son point faible : elle est cassante et se rétracte fortement en séchant ; les bases de données techniques lui attribuent une stabilité médiocre face aux variations saisonnières. Si l’air s’assèche brusquement, au début de la saison de chauffage par exemple, de fines fissures capillaires peuvent apparaître.
Le palissandre des Indes
Le palissandre des Indes (Dalbergia latifolia, aussi vendu sous le nom de sonokeling) est l’un des bois les plus utilisés pour les pièces foncées de milieu et de haut de gamme. Sa couleur va du brun doré au brun violacé profond, striée de veines presque noires, et elle fonce avec l’âge vers un brun soutenu. Avec environ 855 kg/m³ et une dureté de 2 350 à 2 450 lbf environ selon les tables, c’est un bois lourd au grain contrarié, difficile à sculpter mais qui se polit remarquablement.
« Bud rosewood » : un nom à faire préciser
Les jeux haut de gamme proposent souvent des pièces en « bud rosewood », d’un rouge-brun profond, presque bordeaux. Le terme n’a pas de définition botanique stable. Pour certains fabricants, il s’agit du palissandre tiré de la souche ou des racines de l’arbre ; pour d’autres, le nom recouvre du padouk. Un négociant américain reconnaît que la même teinte rouge a été vendue au fil des années sous plusieurs noms successifs, selon le bois disponible.
Ce sont de beaux bois denses ; si l’espèce exacte compte pour vous, demandez son nom botanique au vendeur.
Le sheesham
Le sheesham (Dalbergia sissoo), parfois appelé « golden rosewood », est un cousin du palissandre originaire du nord de l’Inde et du Pakistan. Plus léger (environ 770 kg/m³) et moins dur (7 380 N, 1 660 lbf), il offre une couleur brun doré à brun rougeâtre, avec un veinage plus visible et plus ouvert. C’est le bois foncé de très nombreux jeux d’entrée et de milieu de gamme, qui prend avec les années une patine plus chaude.
Le padouk
Le padouk d’Afrique (Pterocarpus soyauxii) se reconnaît à sa couleur rouge-orangé spectaculaire lorsqu’il vient d’être coupé. Cette couleur ne dure pas : au contact de la lumière et de l’air, il fonce inévitablement vers un brun rouge, voire pourpre. Les vernis anti-UV ralentissent ce changement sans l’empêcher. Densité d’environ 745 kg/m³, dureté de 1 700 à 2 000 lbf selon les tables.
L’acacia
« Acacia » recouvre plusieurs espèces du genre Acacia ; le nom est aussi donné couramment au robinier, un tout autre arbre. Sur un jeu d’échecs, il désigne en général un bois brun chaud à doré, alternative économique au sheesham. Sans espèce précise, aucun chiffre fiable ne peut lui être attribué.
Les bois des plateaux
Un plateau demande des surfaces planes et deux couleurs bien contrastées. Les normes d’équipement de la FIDE citent d’ailleurs le bouleau, l’érable et le frêne pour les cases claires, face au noyer, au teck ou au hêtre.
Les cases claires
- L’érable dur (Acer saccharum) est le grand classique : on en débite surtout l’aubier, presque blanc à crème, au grain serré. Environ 705 kg/m³ et 6 450 N (1 450 lbf). Il jaunit légèrement avec le temps.
- Le bouleau (Betula), très répandu en Europe, est blanc à gris clair avec un reflet satiné, un peu moins dur que l’érable.
- Le frêne (Fraxinus excelsior) est aussi dur que l’érable mais montre un veinage plus marqué, dû à ses pores ouverts.
Les cases foncées et les cadres
- Le noyer est le partenaire naturel de l’érable. Le noyer noir d’Amérique (Juglans nigra, environ 610 kg/m³, 1 010 lbf) est brun chocolat avec des reflets gris ou violacés ; le noyer européen (Juglans regia) est un peu plus gris et plus dur. Particularité : il a tendance à pâlir au soleil direct.
- Le palissandre et le sheesham se retrouvent en placage, assortis aux pièces.
- Le wengé (Millettia laurentii), d’Afrique centrale, est un brun très sombre, presque noir, aux reflets violacés. Contraste franc avec l’érable, pour bien moins cher que l’ébène.
- L’amarante (purpleheart) attire l’œil par sa couleur violette, qui vire peu à peu au brun pourpre sombre à la lumière.
- Le hêtre, bois clair et économique, est souvent teinté pour faire les cases foncées des plateaux d’entrée de gamme.
Sur la construction du plateau, massif ou placage, nous renvoyons à notre guide pour choisir un échiquier : la plupart des bons plateaux sont plaqués, pour rester parfaitement plans.
Comment les bois vieillissent
Un jeu en bois change de couleur, et c’est normal. Le phénomène est surtout dû à la lumière, en particulier aux ultraviolets, et à l’oxydation des composés naturels du bois. Il est souvent plus rapide au début.
| Bois | Couleur neuve | Évolution avec la lumière |
|---|---|---|
| Buis | crème à jaune pâle | fonce légèrement, vers le miel |
| Érable | presque blanc à crème | jaunit doucement |
| Noyer | brun chocolat | tend à pâlir au soleil direct |
| Palissandre des Indes | brun doré à violacé | fonce vers un brun profond |
| Sheesham | brun doré | patine plus chaude |
| Padouk | rouge-orangé vif | brun rouge à pourpre |
| Amarante | violet vif | brun pourpre sombre |
| Ébène | noir | stable dans la masse |
Conséquence pratique : sur un plateau, le contraste entre cases claires et foncées évolue. Un érable qui jaunit et un noyer qui pâlit se rapprochent légèrement ; un érable associé à un palissandre qui fonce garde, au contraire, un contraste marqué. Près d’une fenêtre, le côté tourné vers le jour vieillit plus vite : rangez le jeu ou faites-le pivoter de temps en temps.
Entretien : ce qui abîme vraiment le bois
Le sujet a son propre guide, entretenir un échiquier et des pièces en bois. Voici l’essentiel du point de vue des essences.
Le bois est un matériau hygroscopique : il absorbe et rend l’humidité de l’air, et gonfle ou se rétracte en conséquence. Ce sont les variations brusques qui causent les dégâts, fentes, plateau qui se voile ou feutrine qui se décolle, bien plus que l’usage.
- Tenez le jeu à l’écart des radiateurs, des cheminées et du soleil direct.
- Évitez les locaux très secs ou très humides ; une humidité ambiante stable, autour de 50 %, convient à la plupart des bois.
- Dépoussiérez avec un chiffon doux et sec, sans produit ménager ni lustrant en aérosol.
- Si le fabricant le recommande, une très fine couche d’huile ou de cire adaptée à la finition d’origine, de loin en loin, suffit.
Les bois protégés : ce que dit la CITES
Plusieurs de ces bois figurent aux annexes de la CITES, la convention de Washington sur le commerce international des espèces menacées. L’annexe II n’interdit pas le commerce : elle le soumet à des contrôles et, selon les cas, à des permis. Situation à l’automne 2026, inchangée sur ces points par la conférence de fin 2025 :
- Les palissandres (tout le genre Dalbergia, donc le palissandre des Indes et le sheesham) sont à l’annexe II depuis 2017, sauf le palissandre de Rio, plus strictement protégé. Depuis fin 2019, les produits finis contenant au plus 10 kg de ces bois par envoi sont dispensés de permis CITES, ce qui couvre en général un jeu d’échecs expédié seul.
- L’ébène n’est concernée que pour les espèces de Madagascar, inscrites à l’annexe II depuis 2013. Les ébènes du Gabon ou de Ceylan ne sont pas inscrites, ce qui ne dit rien, en revanche, de l’état de leurs forêts.
- Le padouk et les autres Pterocarpus d’Afrique sont à l’annexe II depuis 2023.
- Le buis, l’érable, le noyer, le bouleau et le frêne ne sont pas concernés.
Ces listes évoluent à chaque conférence et leur application dépend du pays : pour un achat à l’étranger ou un jeu ancien, vérifiez le statut de l’espèce sur la base Species+ de la CITES et demandez au vendeur le nom botanique du bois.
Bien choisir son bois
- Pour jouer tous les jours, un jeu en buis et sheesham, ou en buis et buis ébénisé, offre des pièces stables, solides et sans souci d’entretien.
- Pour un beau jeu de salon, le palissandre, le padouk ou un « bud rosewood » apportent une couleur chaude qui gagne en profondeur avec les années.
- Pour un jeu de collection, l’ébène et le buis restent l’association historique : c’est celle des premiers jeux Staunton fabriqués par Jaques à Londres à partir de 1849.
- Pour un plateau, le duo érable-noyer reste une valeur sûre ; le wengé ou le palissandre donnent un contraste plus dramatique.
Pour les pièces, voyez notre rayon de pièces d’échecs en bois ; pour le plateau, voyez nos échiquiers en bois et nos échiquiers en bois fait main.

