Pourquoi le fou s’appelle-t-il un fou, alors qu’il porte souvent une mitre d’évêque ? Pourquoi la tour, qui ne ressemble à rien d’autre qu’à un donjon, donne-t-elle son nom au « roque » ? Et comment la pièce la plus faible du jeu médiéval est-elle devenue la dame, la plus puissante de toutes ? Chaque pièce porte la trace d’un long voyage, de l’Inde à la Perse, puis au monde arabe et à l’Europe : les noms se sont déformés en route, les formes ont changé avec les cultures, et les règles ont été réécrites.
Cette histoire a ses zones d’ombre, et les historiens discutent encore plusieurs dates. Voici ce que l’on sait, ce que l’on suppose, et ce qui relève de la légende.
Le chaturanga, une armée en miniature
Une origine indienne, des dates discutées
L’ancêtre le plus probable des échecs est le chaturanga, joué en Inde du Nord. Le mot sanskrit caturaṅga signifie « qui a quatre membres » : dans la poésie épique, il désigne l’armée et ses quatre corps, l’infanterie, la cavalerie, les éléphants et les chars. Le jeu met donc en scène une bataille, commandée par un roi et son ministre.
Quand est-il né ? On ne le sait pas précisément. Les historiens situent généralement son apparition vers le VIe ou le VIIe siècle de notre ère ; on le rattache souvent à l’époque de l’empire Gupta, sans certitude. La plus ancienne mention claire du nom figure dans le Harshacharita, une biographie du roi Harsha écrite par le poète Bana vers 625. Encore le passage joue-t-il sur le double sens du mot, l’armée et le jeu, ce qui laisse place à l’interprétation. D’autres pistes sont avancées : des figurines bien plus anciennes trouvées dans la vallée de l’Indus, ou une origine chinoise antérieure à l’Inde. Elles restent minoritaires et ne sont pas démontrées.
Des règles en partie perdues
Les règles exactes du chaturanga ne nous sont pas parvenues : on les reconstitue à partir de son successeur persan, le shatranj. Le plateau, l’ashtāpada, comptait 8 cases sur 8 mais n’était pas bicolore. Chaque camp alignait seize pièces : un roi (raja), un ministre (mantri, parfois appelé senapati, le général), deux éléphants (gaja), deux chevaux (ashva), deux chars (ratha) et huit fantassins (padati).
De l’Inde à la Perse, puis au monde arabe
Le jeu gagne la Perse sassanide vers la fin du VIe siècle ou autour de l’an 600, sous le nom de chatrang. Un texte en moyen-perse, de date elle-même discutée, raconte qu’un roi indien l’aurait envoyé comme une énigme au roi Khosrow Ier (531-579). Après la conquête arabe de la Perse, au VIIe siècle, le jeu devient le shatranj et se répand dans tout le monde musulman, de l’Asie centrale à l’Espagne.
Les noms des pièces passent du persan à l’arabe, souvent avec de simples adaptations de prononciation : l’éléphant pil devient fil, précédé de l’article al- ; le cheval asp devient faras ; le fantassin piyadah devient baidaq ; le roi reste le shah et le char reste le rukh. C’est de ce vocabulaire que viennent nos mots. Le cri shāh māt a donné « échec et mat », et shāh lui-même est à l’origine du mot « échecs », comme de l’anglais chess, de l’allemand Schach ou de l’italien scacchi. On traduit souvent shāh māt par « le roi est mort », mais le sens exact est discuté : « le roi est sans ressource » ou « réduit à l’impuissance » serait plus juste.
Des pièces abstraites
Le monde islamique donne aux pièces une allure nouvelle. Dans de nombreux jeux, elles ne représentent plus ni hommes ni animaux, mais prennent des formes géométriques épurées. On relie généralement ce choix à la réticence de la tradition islamique envers la représentation des êtres vivants, même si des pièces figuratives ont aussi existé en terre d’islam. Ces formes simples étaient en outre faciles à tailler et à reconnaître.
Les codes sont lisibles une fois qu’on les connaît : le roi et le vizir ressemblent à de petits trônes, celui du roi étant plus grand ; l’éléphant porte deux pointes, souvenir de ses défenses ; le cheval, une seule protubérance ; le rukh, un sommet fendu en V. Ces pièces étaient taillées dans la pierre, l’os, l’ivoire, la terre cuite ou le cristal de roche. Le Metropolitan Museum de New York conserve par exemple un jeu abstrait retrouvé à Nishapur, en Iran.
L’arrivée en Europe
Les échecs entrent en Europe par les zones de contact avec le monde musulman, l’Espagne d’al-Andalus et la Sicile, au Xe siècle, et sans doute aussi par Byzance. Parmi les plus anciens témoignages figurent un poème latin du Xe siècle, le Versus de scachis, conservé à l’abbaye d’Einsiedeln en Suisse, qui décrit le plateau et la marche des pièces, et le testament d’Ermengol Ier, comte d’Urgell en Catalogne, qui lègue des pièces d’échecs vers 1010.
Les plus anciens ensembles conservés montrent comment l’Europe a réinterprété les pièces orientales.
- Les pièces dites « de Charlemagne », aujourd’hui au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de France, ont longtemps passé pour un cadeau du calife Haroun al-Rachid à l’empereur. La légende ne tient pas : ces grandes figures d’ivoire ont été sculptées en Italie du Sud, à Salerne ou Amalfi, à la fin du XIe siècle, près de trois siècles après la mort de Charlemagne en 814. On y voit encore de véritables éléphants et des chars, comme dans le shatranj.
- Les pièces de Lewis, découvertes en 1831 sur l’île de Lewis, en Écosse, datent probablement de la seconde moitié du XIIe siècle. Taillées pour la plupart dans de l’ivoire de morse, elles sont généralement attribuées à des ateliers de Trondheim, en Norvège. Ici, l’éléphant est devenu un évêque mitré tenant sa crosse, et la future tour un guerrier debout derrière son bouclier.
On retrouve ces silhouettes dans bien des jeux d’échecs médiévaux d’aujourd’hui.
Pièce par pièce : six destins différents
Le pion, du fantassin au soldat qui peut devenir dame
Le padati indien, le piyadah persan et le baidaq arabe sont tous des fantassins. Le latin médiéval en fait le pedes, l’italien le pedone : c’est l’homme qui va à pied, d’où notre « pion ». Sa marche a peu changé : une case vers l’avant, la prise en diagonale. S’y ajoutent, à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne, le double pas initial, puis la prise en passant qui en découle. Et au bout de l’échiquier, le pion médiéval ne pouvait devenir que la faible pièce du conseiller ; il peut aujourd’hui devenir toute pièce sauf le roi.
Le cavalier, la pièce qui n’a pas bougé
L’ashva indien, l’asp persan, le faras arabe : le cheval est la pièce la plus stable de toute l’histoire. Autant qu’on puisse en juger, il saute déjà en L dans le chaturanga. Seule sa figure a changé, du cheval au chevalier en armure des jeux médiévaux, puis à la simple tête de cheval. L’allemand l’appelle Springer, « le sauteur ».
Le fou, l’éléphant mal compris
Aucune pièce n’a autant changé d’identité. L’éléphant indien devient pil en persan, puis al-fil en arabe. Les Européens, qui ne comprenaient pas ce mot, l’ont rapproché de termes familiers : l’espagnol a gardé alfil, l’italien en a fait alfiere, le porte-drapeau, et l’ancien français aufin, puis fol et enfin fou, sans doute par simple ressemblance de sons. Les deux pointes des pièces abstraites, qui figuraient les défenses, ont été vues comme le bonnet du bouffon ou comme la mitre d’un évêque : d’où l’anglais bishop. L’allemand l’appelle Läufer, le coureur ; le russe, fidèle à l’origine, slon, l’éléphant.
Sa marche a été bouleversée. Dans le shatranj et les échecs médiévaux, l’éléphant sautait exactement deux cases en diagonale, ce qui en faisait une pièce lente et limitée. Il ne reçoit sa marche actuelle, en diagonale sur toute la longueur, qu’à la fin du XVe siècle.
La tour, ou le char devenu forteresse
Le ratha indien et le rukh persan sont des chars de guerre. Le latin médiéval en tire rochus, l’ancien français roc, l’anglais rook : c’est ce vieux mot qui survit dans « roquer ». Pourquoi le char est-il devenu une tour ? On avance souvent un rapprochement avec l’italien rocca, la forteresse, mais l’étymologie n’est pas établie ; d’autres évoquent les éléphants de guerre portant une tour sur le dos. La marche, elle, n’a jamais changé : la tour était déjà la pièce la plus puissante du shatranj, et ne gagnera que le roque.
La dame, du conseiller à la reine toute-puissante
Le mantri indien et le farzin persan sont des ministres ou des conseillers. La pièce ne se déplace que d’une case en diagonale : c’est l’une des plus faibles du jeu. En Europe, firz devient fierce ou fierge en ancien français, et la pièce change de sexe très tôt : le poème d’Einsiedeln, au Xe siècle, l’appelle déjà regina, la reine. On explique cette métamorphose par sa place aux côtés du roi ; une autre hypothèse, plus discutée, invoque la ressemblance entre fierge et vierge.
La vraie révolution arrive à la fin du XVe siècle, dans le royaume de Valence. Le poème catalan Scachs d’amor, écrit vers 1475 par trois poètes valenciens, décrit pour la première fois une partie où la dame se déplace comme la tour et le fou réunis, et où le fou gagne lui aussi sa longue portée. Les nouvelles règles se diffusent ensuite par les livres : le traité de Francesch Vicent, imprimé à Valence en 1495 et aujourd’hui perdu, puis celui de Lucena, publié à Salamanque vers 1497. Le jeu devient beaucoup plus rapide : les Italiens parlent d’échecs alla rabiosa, les Français de la « dame enragée ». On a voulu y voir l’influence d’Isabelle la Catholique ; rien ne permet de l’affirmer.
Le roi, immuable
Du raja au shah, puis au rex latin et au roi, la pièce maîtresse a gardé son nom et sa marche d’une case dans toutes les directions. Seuls des ajouts sont venus la compléter : un « saut du roi » au Moyen Âge, qui permettait au roi de bondir une fois de plusieurs cases, puis le roque qui en dérive. Les règles du pat, elles, ont longtemps varié selon les régions, et ne se sont fixées qu’au début du XIXe siècle. Pour revoir la marche actuelle de chaque pièce, nos règles du jeu d’échecs la résument.
Les noms des pièces, de l’Inde à la France
| Sanskrit (chaturanga) | Persan (chatrang) | Arabe (shatranj) | Formes européennes anciennes | Français moderne |
|---|---|---|---|---|
| raja (roi) | shah | shah | rex (latin) | roi |
| mantri, senapati (ministre, général) | farzin | firz, firzan | fierce, fierge, regina | dame |
| gaja, hastin (éléphant) | pil | fil, al-fil | alfil (esp.), aufin, fol | fou |
| ashva (cheval) | asp | faras | miles, chevalier | cavalier |
| ratha (char) | rukh | rukh | rochus (latin), roc | tour |
| padati (fantassin) | piyadah | baidaq | pedes (latin), pedone (it.) | pion |
Les formes anciennes varient selon les textes et les régions : ce tableau donne les plus courantes.
Vers une forme unique : le Staunton
Jusqu’au milieu du XIXe siècle, chaque région avait son style de pièces (modèle « Régence » en France, modèle de Selenus en Allemagne…), au point qu’un joueur reconnaissait mal celles d’un jeu étranger. En 1849, le fabricant londonien John Jaques commercialise un modèle déposé au nom de Nathaniel Cooke et patronné par le champion Howard Staunton, qui lui donne son nom : des pièces stables, lestées, aux silhouettes simples. Devenu la référence au XXe siècle, le style Staunton est aujourd’hui celui qu’exige la FIDE en compétition ; c’est aussi celui de la plupart des pièces d’échecs en bois que l’on trouve dans le commerce. Les styles qui l’ont précédé, du Régence au Selenus, sont présentés dans notre article sur les styles de pièces d’échecs.
Ce que racontent les pièces
Un échiquier résume ainsi quinze siècles d’histoire. Le cavalier et la tour gardent la marche de leurs ancêtres indiens ; le fou porte un nom né d’un malentendu ; la dame, longtemps simple conseillère, doit sa puissance au royaume de Valence de la fin du XVe siècle ; et la forme de nos pièces ne date que de 1849. Entre ces jalons, beaucoup reste incertain : la date de naissance du jeu, la marche de l’éléphant indien, l’origine de la tour.

